Mardi, 23 Fevrier 2010

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Le centre d’accueil en Guadeloupe en débat chez les psy

Le premier ministre aurait, selon Le Parisien en date du 15 février, donné son aval à un centre de transit médico-légal en Guadeloupe pour les enfants bénéficiant d’un jugement en bonne et due forme.

Encore une initiative hasardeuse ? Nous rappelons que la majorité des enfants de ressortissants français en cours d’adoption sont exclus de cette mesure, décriée par de nombreux psychologues et psychiatres.

    1) Des pédopsychiatres s’opposent à cette idée de « sas » en Guadeloupe initiée par Mme Nadine Morano, secrétaire d’Etat à la Famille « à la demande » de psychiatres. Cette phase de transition voulue par les autorités françaises en Guadeloupe est pourtant considérée par de nombreux spécialistes de la petite enfance comme une nouvelle rupture de lien, source de traumatismes ultérieurs (témoignages ci-dessous).

    2) Un centre d’une capacité d’accueil de 40 enfants. A quel rythme les 700 ou 800 enfants en cours d’adoption seront-ils rapatriés, si l’étape du « sas » guadeloupéen doit être respectée.

Cette annonce, louable selon certains psy, désastreuse pour d’autres, ne peut masquer le traitement calamiteux dont nous sommes l’objet.

- 180 enfants avec jugement en bonne et due forme sont toujours en Haïti en attente d’évacuation.

- 500 autres enfants sont victimes de la politique discriminatoire du gouvernement. Leurs dossiers stagnent depuis le séisme à différents stades d’une administration haïtienne pour le moins mise à mal.

Le pont de vue des spécialistes de la petite enfance

Marie-Laure Grivet-Tour, psychanalyste et psychothérapeute, membre de la Société Internationale de Psychologie Analytique.

« Toute mesure visant à retarder l’adoption de ces enfants déjà soumis au trauma de ce terrible séisme, ne ferait qu’ajouter à leur détresse. Je ne vois donc pas l’intérêt qu’il y aurait pour ces enfants d’un séjour en Guadeloupe, sauf à privilégier des raisons administratives qui, en la circonstance, leur feraient subir une violence, une de plus mais celle-ci serait le fait des hommes.

En effet, à partir du moment où il n’y a pas d’ambiguïté sur l’identité de l’enfant en voie d’adoption et sur celle des parents adoptants, ces deux identités étant garanties par les Directrices de crèche, l’enfant accompagné devrait pouvoir rejoindre directement sa famille adoptive, même en l’absence de visas de sortie d’Haïti et d’entrée en France. »

Brigitte Allain Dupré, psychanalyste pour enfants, SFPA-Institut CG Jung

« Les recherches les plus contemporaines sur la naissance psychique du bébé montrent que le potentiel d’attachement dont il dispose n’est pas illimité, et n’est pas extensible à l’infini dans le temps. Le bébé humain est équipé d’un crédit de subjectivation, qui est en attente de la rencontre humaine qui va activer son potentiel d’attachement ; la rencontre avec l’autre le faire devenir sujet, en le nommant dans une identité singulière il s’inscrit dans l’appartenance à une identité familiale.

D’autre part, les expériences de psychologie des bébés montrent que quelques heures après leur naissance ils sont déjà capables de reconnaître l’odeur et la voix de leur mère.

Les enfants séparés précocement de leur mère et de leur milieu de naissance ont déjà subi un traumatisme sous forme de rupture de l’enveloppe sensorielle et relationnelle dans laquelle ils étaient contenus avec leur mère. Si on leur propose un substitut d’enveloppe de type maternel, ils développent leurs compétences d’attachement, se sécurisent et se développent normalement.

On comprend alors que lorsque la pulsion d’attachement se met en route, elle ne doit pas être trahie. Les ruptures à répétition trahissent le projet naturel d’attachement. Si le bébé a été exposé à cette expérience de trahison du lien qu’il avait mis en place, il retiendra naturellement sa compétence d’attachement, ayant intégré l’expérience de rupture comme une donnée à laquelle il doit s’adapter. L’attachement deviendra alors de plus en plus difficile pour le bébé. Il deviendra aussi de plus en plus difficile pour les substituts parentaux, qui devant un bébé qui semble les rejeter auront beaucoup de difficultés à rester bienveillants.

C’est la raison pour laquelle je pense que les enfants qui étaient concernés par des procédures d’adoption au moment du séisme en Haïti doivent rejoindre au plus vite leurs familles adoptantes ici en France. Il me semble que l’idée d’une sorte de quarantaine en Guadeloupe ne tient pas compte du danger qu’il y a à ajouter l’expérience d’un attachement rompu par une séparation de plus pour ces enfants déjà très malmenés par les événements.

D’autre part, je pense qu’on ne peut pas prétendre réunir artificiellement des conditions ordinaires d’adoption, en suivant les procédures habituelles, alors que dans la situation présente, rien n’est habituel. Il s’agit d’une urgence psycho-affective.

Il me semble en revanche important de mettre à la disposition des familles adoptantes en France qui en formuleraient la demande, un service d’aide et de suivi psychologique. En effet, ces familles ont également vécu un traumatisme lourd dans le processus d’attachement entamé à distance avec ces enfants qu’elles ont pu craindre morts ou disparus. »

Eve Pilyser, psychanalyste pour enfants

« Tout d'abord, face à l'urgence médicale, nous ne pouvons conserver nos critères de décisions occidentaux et devons répondre au moins en partie à cette urgence. Ensuite, étant donné que beaucoup d’enfants concernés connaissent déjà leurs parents adoptants et qu'un lien, même débutant a pu se tisser entre eux, il n'y aurait, de mon point de vue, pas de traumatisme supplémentaire à accélérer les procédures d'adoptions. De part leur nature, les enfants ont une capacité d'adaptation importante à tout nouveau cadre, quand celui-ci est plus sécurisant et conforme à leurs besoins que le précédent, et ce d'autant plus que le changement était prévu. Or, ces enfants ont besoin, à présent et avant tout, pour panser ce nouveau traumatisme, de sécurité et de stabilité, à tous niveaux. il me semble qu'imaginer un temps dans un lieu intermédiaire présente plus d'inconvénients que d'avantages; en effet, s'il est nécessaire que ces enfants soient entourés, dans les jours suivants ce séisme, par des personnes auxquelles ils sont attachés et avec qui partager ce qu'ils viennent de vivre dans une langue commune, il est tout aussi nécessaire que cela se fasse dans un temps raccourci, incluant leur avenir dans sa solidité et sa pérennité, de manière concrète et accélérée, afin de leur permettre de ne plus vivre toujours à l'intérieur d'un traumatisme qui perdure, même si la terre ne tremble plus.

Il doit être pris en compte que les personnes s'occupant au quotidien de ces enfants ont elles-mêmes subi un traumatisme violent, et se trouvent probablement pour la plupart dans un travail de deuil qui commence quand elles ne sont pas encore sous le choc de ce qu'elles viennent de subir. Or, les enfants et en particuliers les petits enfants sont extrêmement sensibles à l'humeur affective et émotionnelle de leur entourage proche et peuvent s'en trouver terriblement perturbés. Il n'y a bien sûr aucune solution sans souffrance ici ni aucune généralité qui vaille au cas par cas. »